Les Ombres s’amusent (nouvelle)

Bonjour, je m’appelle Louie, avec un E, petite coquetterie de mes parents, mais qui a son charme auprès des filles. J’ai vingt-huit ans. Le bel âge me direz-vous !

Il y a deux ans, je roulais sur l’autoroute menant vers Namur au guidon de ma Harley. Je me sentais invincible, beau et en vie.

Le poids lourd aussi roulait, mais beaucoup plus vite que moi. Peut-être qu’il ne m’a pas vu… Moi, pourtant si grand. Alors, j’ai glissé d’abord sous sa calandre et il a commencé à freiner, j’ai vu son attelage se déporter sur la droite. J’ai cru qu’il nous libérait, ma Harley et moi. J’ai lâché prise et les roues de son engin m’ont balloté de gauche à droite et vice versa. Je ne suis pas capable aujourd’hui de vous dire combien de temps cela a duré, mais je suis toujours là.

Bonjour, je m’appelle Louie, je roule maintenant en chaise adaptée à mes besoins. Je suis le pensionnaire peut-être à vie de cette maison de vie et de rééducation parce que j’ai cru être invincible, mais je n’étais qu’invisible.

Ma vie a changé, je vois les choses sous un angle différent et j’ai besoin des autres pour la plupart de mes gestes quotidiens, mais je ne perds pas espoir qu’un jour je puisse de nouveau glisser sur un autre genre de deux roues. Le chemin sera long, mais je garde le sourire, j’ai tout mon temps.

Ma vie se résume ainsi, le matin c’est le moment des soins, de l’endurance et de la souffrance. L’après-midi lorsque tout est calme, je glisse dans le dédale de couloirs de cet établissement pour explorer le sous-sol. Pourquoi ? Je ne sais pas, je suis irrésistiblement attiré sous terre.

Lorsque vient le soir, on nous installe, mes compagnons et moi dans la salle commune de télévision. Là, je peux me dire que j’ai eu de la chance, certains ont rencontré des obstacles bien plus gros que moi.

Mes parents et mon ex-petite amie, car je l’ai libérée de cette contrainte, me rendent visite chaque dimanche lorsque le temps est au beau fixe. Ce jour-là, pas de soins, pas de pleurs, juste le bonheur de les voir. Souvent, ils m’emmènent loin de cet endroit et je me mets à rêver que ma vie aurait pu être différente, mais c’était sans compter sur ce camion rempli de bière qui m’a percuté un autre dimanche sur l’autoroute E411. Je n’avais jamais entendu parler des cervicales C3, 5 ou autres. Maintenant, je ne les sens plus, alors n’en parlons plus.

Je ne suis ni fâché contre le chauffeur ni avec le destin, c’est ainsi cela devait arriver. Il me suffit de revoir mes plans, de les ajuster et tout ira bien.

Souvent le jeudi midi, on nous sert des pommes de terre, à toutes les sauces. J’aime les sauces. Mon aide-soignant Henri, un peu moins, car j’ai encore des difficultés à trouver le chemin de ma bouche sans en mettre partout. Lui aussi ne perd pas espoir que les choses s’arrangent.

Les médecins et kinésithérapeutes disent que je m’en sors très bien, une rééducation longue certes, mais au bout peut-être une demie-autonomie retrouvée.

Depuis une année maintenant, j’explore donc les sous-sols. C’est vous dire à quel point ici, c’est grand. Ils y entreposent tellement de choses, il y a tellement de portes à pousser. Cela dit, je n’ai pas encore trouvé de cadavres ou de salles de tortures. Elles, ils les ont mises au premier étage. Je les visite chaque matin ou presque.

Aujourd’hui, il pleut.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s